Certaines marques de sport naissent d’une étude de marché. Demetz est née d’un problème beaucoup plus concret : comment faire du sport correctement quand on ne voit pas correctement ? L’histoire commence en 1950 avec Roger Demetz, opticien parisien et passionné de plongée sous-marine. Son fils souhaite lui aussi plonger, mais sa mauvaise vue complique sérieusement l’exercice. Sous l’eau, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains poissons particulièrement myopes, voir où l’on va reste assez recommandé. Roger Demetz développe alors un masque de plongée permettant d’intégrer une correction optique. Une innovation qui pose les bases de ce qui deviendra la spécialité de la maison : adapter la vision au sport, plutôt que demander au sportif de s’adapter à sa vision.
Cette idée va accompagner Demetz pendant les décennies suivantes et sortir progressivement de l’eau. Ski, natation, cyclisme, montagne, running, sports collectifs, parachutisme : la marque développe des équipements adaptés aux contraintes très différentes de chaque discipline. Protection, correction, champ de vision, maintien, résistance aux chocs ou compatibilité avec les mouvements du sportif deviennent son terrain de jeu. Demetz revendique aujourd’hui plus de 200 modèles de lunettes et masques et des dizaines de brevets développés au cours de son histoire. Une longévité qui mérite d’être remise dans son contexte : lorsque Demetz commence à travailler sur l’optique sportive, le trail n’existe pas comme marché, les lunettes XXL ne constituent pas encore un accessoire de mode et personne n’a besoin d’assortir son écran miroir à la couleur de ses chaussettes pour aller faire 40 kilomètres à vélo.
C’est probablement là que se trouve la première vraie force de Demetz. La marque ne vient historiquement ni de la mode ni du lifestyle. Elle vient de l’optique. Son territoire, qu’elle résume aujourd’hui par l’expression « le sport à la vue », consiste à permettre aux sportifs ayant besoin d’une correction de bénéficier d’un véritable équipement sportif. Ça paraît simple dit comme ça. Ça l’est beaucoup moins lorsqu’une même paire doit corriger la vision, protéger les yeux, offrir un champ visuel suffisant, rester stable avec la transpiration et les mouvements, supporter les chocs et conserver un minimum d’allure. Parce qu’on peut être myope et refuser pour autant de ressembler à son professeur de technologie pendant une sortie trail.
Pendant plusieurs décennies, cette expertise reste intimement liée à la famille Demetz. Gilles Demetz, fils du fondateur, poursuit le développement de l’entreprise jusqu’à un tournant majeur en 2015. Cette année-là, Opal prend 60 % du capital de Demetz, avec un accord prévoyant une montée progressive jusqu’à 100 %. Et là, il faut s’arrêter deux minutes sur Opal, parce qu’on ne parle pas d’un fonds d’investissement ayant découvert les lunettes entre deux acquisitions. Fondé à Lyon en 1995 par François Fort, Opal est un spécialiste français de la création et de la distribution de montures optiques. Son terrain historique est celui des opticiens. Le groupe revendique notamment une position de leader européen de la monture enfant et adolescent et de leader français sur les montures à prix accessibles. Demetz lui apporte justement une expertise beaucoup plus technique et sportive.
Le portefeuille d’Opal permet de comprendre son fonctionnement. Le groupe développe ses propres marques et exploite de nombreuses licences, avec des collections associées notamment à Disney, Marvel, Spider-Man, Barbie, Star Wars, New York Yankees, Berenice, Elevenparis ou LuluCastagnette selon les catégories. Il travaille aussi avec des marques comme Crush, Owlet ou Joy. Demetz occupe une place différente dans cet ensemble : c’est le pôle sport, celui où l’histoire, l’optique et la technicité prennent le dessus sur la simple logique de collection. Opal ne se contente d’ailleurs pas de distribuer des montures. Le groupe dispose de ses propres équipes de design, annonce avoir créé plus de 8 500 modèles depuis sa fondation et possède des laboratoires optiques. Le laboratoire Demetz est notamment spécialisé dans la mise à la vue d’équipements sportifs complexes. Derrière le grand écran miroir qui donne envie d’aller grimper un col se trouvent donc aussi quelques personnes qui passent leurs journées à réfléchir sérieusement à ce qu’on met devant vos yeux.
Le rapprochement de 2015 change surtout l’échelle de Demetz. À l’époque, la marque réalise environ 4,4 millions d’euros de chiffre d’affaires avec 17 salariés. Opal représente déjà 24,5 millions d’euros, 110 collaborateurs et environ 2,6 millions de montures vendues par an. L’objectif annoncé est alors ambitieux : utiliser la puissance commerciale et marketing du groupe pour doubler le chiffre d’affaires de Demetz en cinq ans. L’association est assez logique. Demetz apporte l’histoire, les brevets, la connaissance du sport et cette culture particulière de l’adaptation optique. Opal apporte une machine commerciale et industrielle beaucoup plus large.
Aujourd’hui, les chiffres d’Opal donnent une idée du changement d’échelle. Le groupe annonce 52 millions d’euros de chiffre d’affaires, 197 salariés, 3,6 millions de montures expédiées, environ 15 000 opticiens clients, 110 distributeurs étrangers et une présence dans 80 pays. Quatre filiales internationales sont implantées au Canada, en Allemagne, en Espagne et en Italie, tandis qu’une force commerciale d’une soixantaine de personnes travaille en France et à l’étranger. Autrement dit, derrière Demetz se trouve désormais une structure qui sait concevoir une collection, fabriquer et adapter des équipements, gérer de gros volumes et surtout les mettre physiquement devant des milliers d’opticiens. Ce n’est plus vraiment la petite marque familiale spécialisée que son histoire pourrait laisser imaginer.
Et pourtant, le paradoxe Demetz reste entier. La marque existe depuis plus de 75 ans, elle a participé très tôt au développement de l’optique sportive, elle possède un vrai savoir-faire dans la correction visuelle appliquée au sport et elle couvre aujourd’hui des disciplines allant de la plongée au vélo, du running au ski ou aux sports collectifs. Mais demandez spontanément à un groupe de trailers ou de cyclistes de citer une marque de lunettes sportives et il y a de fortes chances que Julbo ou Oakley sortent avant Demetz. Ce n’est pas forcément un problème de produit. C’est surtout une question intéressante sur la place occupée par la marque dans l’imaginaire sportif.
Parce que pendant que Demetz développait son expertise d’opticien du sport, le marché autour d’elle a complètement changé. La lunette sportive n’est plus seulement un objet destiné à protéger les yeux. Elle est devenue un équipement de performance, un objet technologique et, qu’on le veuille ou non, un accessoire de style. Dans le vélo, le trail ou l’outdoor, le grand écran est désormais presque un uniforme. On le porte sur les yeux, évidemment, mais aussi sur la casquette, sur le casque ou dans les cheveux. À Chamonix au mois d’août, sortir sans lunettes sportives donnerait presque l’impression d’avoir oublié une partie de son costume traditionnel savoyard.



C’est précisément ce qui rend le Demetz actuel beaucoup plus intéressant qu’une simple marque patrimoniale. Il aurait été facile de rester enfermé dans le rôle confortable du spécialiste de la correction sportive. Les collections récentes montrent au contraire une volonté d’adopter les codes visuels contemporains du vélo, du running et de l’outdoor : écrans larges, lignes plus affirmées, montures enveloppantes et solutions techniques pensées pour la pratique sportive. L’expertise optique historique reste là, mais elle se retrouve désormais emballée dans des produits qui assument beaucoup plus leur présence. Demetz ne renie pas son passé. La marque semble plutôt chercher à lui donner une nouvelle gueule.
La B-SUIT que nous avons reçue en est une assez bonne démonstration. Grand écran miroir, monture blanche, silhouette très typée performance et système permettant d’ajuster son inclinaison : visuellement, on est très loin du cliché de la lunette correctrice adaptée tant bien que mal à la pratique sportive. Elle pourrait parfaitement se retrouver sur le visage d’un cycliste ou d’un trailer sans que personne ne se demande s’il sort de chez l’opticien. Et c’est peut-être justement le tour de force que Demetz essaie aujourd’hui de réussir : conserver cette culture de la vision qui fait son identité depuis 1950 tout en devenant une marque que l’on choisit également parce qu’on a envie de porter ses produits.
Parce qu’après plus de 75 ans, la question de départ n’a finalement pas tellement changé : comment permettre à un sportif de mieux voir dans sa pratique ? Simplement, en 2026, la réponse doit aussi être légère, technique, confortable, performante et avoir un peu de gueule.
Et sur ce terrain-là, Demetz n’est évidemment plus seule. Julbo, Bollé, Oakley et quelques autres ont depuis longtemps sorti les grands écrans et les gros moyens. C’est là que les choses deviennent intéressantes.
Pendant longtemps, choisir une paire de lunettes de sport revenait essentiellement à vérifier trois choses : est-ce qu’elle protège correctement les yeux, est-ce qu’elle tient sur le nez et est-ce qu’on voit bien à travers ? En 2026, l’affaire est devenue légèrement plus compliquée. Les lunettes sont désormais un équipement de performance à part entière, avec leurs technologies de verres, leurs traitements, leurs systèmes de ventilation, leurs matériaux antidérapants et parfois leurs écrans photochromiques. Elles sont aussi devenues un objet de style. Le vélo et le trail ont largement participé au phénomène : les écrans ont grandi, les couleurs se sont multipliées et la paire de lunettes a progressivement pris autant de place sur le visage que sur la photo Instagram qui suit la sortie. Dans cet univers, Demetz possède une vraie expertise. Mais elle évolue désormais au milieu de concurrents qui savent eux aussi très bien ce qu’ils font.
Le duel français le plus intéressant est probablement celui avec Julbo. Les deux maisons possèdent une longue histoire dans l’optique sportive et une relation étroite avec la montagne, mais elles ne se sont pas construites exactement sur le même territoire. Julbo a acquis une visibilité particulièrement forte dans l’alpinisme, le ski, le trail, le vélo et plus largement l’outdoor. Ses technologies de verres, notamment REACTIV pour les modèles photochromiques, sont devenues une composante importante de son identité. Demetz possède de son côté un spectre sportif particulièrement large et conserve cette spécialisation historique dans l’adaptation à la vue. Lorsque l’on quitte la simple lunette solaire pour entrer dans le domaine de la correction sportive, la comparaison entre les deux marques devient donc beaucoup plus intéressante.
Bollé appartient également à cette histoire française de l’optique sportive. La marque travaille aujourd’hui aussi bien le vélo que le trail ou le ski et propose ses propres technologies de verres, notamment Phantom et Volt+. Puis il y a Oakley, qui joue dans une autre dimension en matière de puissance de marque. L’Américain a réussi à transformer ses lunettes en signes immédiatement reconnaissables de la culture sportive mondiale et à faire de Prizm une technologie que beaucoup de pratiquants connaissent par son nom. Rudy Project, Smith, 100% ou Cébé complètent un marché déjà très encombré. Pas besoin de convoquer toute la grille de départ : le constat est assez simple. Demetz affronte aujourd’hui des marques qui ne vendent plus seulement une bonne vision, mais une identité.
C’est probablement ici que se situe son principal défi. Oakley vend autant une culture de la performance et du design qu’une technologie optique. Julbo possède une légitimité outdoor immédiatement identifiable. Bollé peut s’appuyer sur une longue culture de la protection et du sport. Demetz dispose pourtant d’une carte particulièrement solide : plus de 75 ans consacrés à une question extrêmement concrète, celle de la vision du sportif. Sa différence devient encore plus évidente lorsqu’une correction entre dans l’équation. La marque indique pouvoir adapter à la vue l’ensemble de sa collection sportive, pour adultes comme pour enfants, avec un montage réalisé dans son laboratoire français et des solutions couvrant des équipements aussi différents que les lunettes galbées, les masques de natation ou de plongée et les protections destinées aux sports collectifs. C’est moins spectaculaire qu’un champion courant sur une arête au coucher du soleil. Pour celui qui enlève ses lunettes de ville et voit soudain le sentier se transformer en aquarelle, c’est nettement plus utile.
Cette largeur constitue à la fois une force et une difficulté en matière d’image. Demetz peut équiper un cycliste, un trailer, un skieur, un nageur, un plongeur ou un enfant qui joue au handball. Peu de marques possèdent une telle continuité autour de la correction sportive. Mais il est forcément plus difficile d’être immédiatement identifié comme « la marque du trail » lorsqu’on couvre autant de pratiques. Historiquement, Demetz s’est aussi beaucoup développée à travers les opticiens, là où d’autres marques ont construit une partie de leur désirabilité dans les magasins de sport, auprès des athlètes et au cœur de la culture outdoor. Or le sportif de 2026 choisit ses lunettes avec ses yeux, dans tous les sens du terme. Il regarde la technologie, le confort et le prix, mais aussi ce que portent les autres pratiquants, les athlètes qu’il suit et, soyons sérieux deux minutes, la tête qu’il a avec lorsqu’il se regarde dans une glace. Oui, nous en sommes arrivés au point où le choix d’un équipement destiné à protéger la cornée peut dépendre de son potentiel esthétique avec une casquette portée à l’envers. L’être humain reste une créature complexe.
C’est justement ce qui rend la famille SUIT intéressante. Demetz semble avoir compris que son expertise optique devait désormais s’exprimer dans un objet immédiatement désirable. On retrouve donc les codes contemporains : grand mono-écran, construction légère et enveloppante, éléments antidérapants et travail sur le maintien. Mais la marque y ajoute une idée qui lui est propre avec le système 3FIT. L’utilisateur peut modifier l’inclinaison de la monture selon trois positions : RISE, RUSH et RACE. Sur la documentation accompagnant notre B-SUIT, elles correspondent respectivement à +6 %, une position neutre et -8 %. Le mécanisme permet donc réellement de faire varier la position de l’écran par rapport au visage. Les noms donnent légèrement l’impression qu’on vient de choisir trois modes de conduite sur une voiture allemande, mais l’idée est loin d’être gadget sur le papier : une même paire peut être ajustée selon la morphologie, la position et la pratique.
La B-SUIT pousse cette logique dans un produit particulièrement orienté vélo, mais suffisamment polyvalent pour accompagner d’autres activités outdoor. Et son prix mérite qu’on s’y arrête : 129,90 euros. Il faut néanmoins éviter le raccourci consistant à présenter Demetz comme systématiquement beaucoup moins chère que ses concurrentes. Une Julbo Ultimate équipée d’un verre Spectron classique est actuellement affichée à 124,90 euros, soit pratiquement le même tarif, et Bollé possède également des modèles sportifs autour de 100 à 120 euros. En revanche, le marché grimpe rapidement dès que les technologies deviennent plus sophistiquées. Chez Julbo, une Ultimate Spectron HD destinée au vélo et au trail est proposée à 154,90 euros et l’Ultimate REACTIV atteint 204,90 euros. Chez Bollé, plusieurs modèles équipés des verres photochromiques Phantom se situent autour de 180 à 210 euros. Certaines lunettes sportives dépassent même les 220 euros. À 129,90 euros, la B-SUIT se place donc dans une zone assez maligne : elle n’est pas une lunette low cost, mais reste à distance des 200 euros devenus assez courants dans le haut de gamme technique.
Cette comparaison montre surtout que le prix seul ne permettra pas à Demetz de gagner la bataille. À niveau de verre comparable, certains concurrents sont proches. Sa proposition devient plus intéressante lorsqu’on additionne le tarif, le système d’ajustement 3FIT, son expérience de la correction sportive, son laboratoire français et cette volonté récente de travailler davantage le design. Sur le papier, l’ensemble commence à devenir sérieux. Il reste malgré tout un obstacle que ni 75 ans d’histoire ni le meilleur argumentaire marketing ne peuvent contourner : une paire de lunettes de sport ne vit pas sur une fiche technique.
Elle vit avec de la transpiration sur le nez, des changements de lumière, un casque sur la tête, des vibrations sur un vélo et des mouvements suffisamment brusques pour savoir assez vite si le maintien promis fonctionne réellement. Et pour éviter de lui faciliter la tâche, nous avons ajouté une descente particulièrement pentue, de la boue, des pierres glissantes et quelques passages courus dans les montagnes autour de Chamonix.
Bref, la B-SUIT avait passé suffisamment de temps chez l’opticien. Il était temps de la salir un peu.
Sur le papier, la Demetz B-SUIT avait donc quelques arguments. Une marque française avec plus de 75 ans d’expérience, un grand mono-écran, une construction légère, un système 3FIT permettant de modifier l’inclinaison de la monture et un tarif de 129,90 euros qui reste raisonnable au regard de ce que peut aujourd’hui coûter une lunette sportive technique. Très bien. Mais à un moment, il faut sortir du catalogue. Direction Chamonix, avec un terrain qui s’est chargé tout seul de rendre le test un peu plus intéressant : montagne, passages pentus, descente technique, pierres, boue et sol suffisamment glissant pour rappeler assez rapidement que la gravité fonctionne toujours très bien en Haute-Savoie.
La première surprise vient presque immédiatement du confort. Sur les photos, la B-SUIT en impose. Son grand écran et sa monture enveloppante pourraient laisser imaginer quelque chose d’assez massif sur le visage. C’est exactement l’inverse une fois portée. Elle est légère et se fait rapidement oublier. Pas de pression désagréable sur les tempes, pas de sensation de poids sur le nez et surtout cette impression assez agréable que l’écran n’est pas collé aux yeux. Il reste légèrement avancé, laissant une vraie sensation d’espace devant le regard. Sur une utilisation prolongée, c’est particulièrement appréciable. Une grosse lunette qui réussit à se faire oublier, c’est déjà plutôt bon signe.
Mais la vraie surprise du test est venue du maintien. Et Chamonix nous a offert pour ça un protocole légèrement plus sérieux que trois tours de pâté de maisons. La descente était raide, boueuse, glissante par endroits, avec des pierres, des appuis irréguliers et suffisamment de passages techniques pour devoir regarder précisément où poser les pieds. J’ai également couru sur certaines portions. Dans toutes ces situations, la B-SUIT est restée en place. Elle n’est pas progressivement descendue sur le nez avec la transpiration, je n’ai pas eu à la repousser régulièrement avec un doigt et le passage de la marche à la course n’a provoqué aucun mouvement gênant. Sur certaines portions, pour être tout à fait honnête, les lunettes semblaient même avoir davantage d’adhérence au terrain que leur propriétaire.
Même constat quelques jours plus tard sur le vélo. La vitesse, les vibrations et les changements de position de la tête ne modifient pas le comportement de la monture. Elle reste stable sans donner la sensation d’être verrouillée sur le visage. Et c’est probablement là que j’ai le plus apprécié cette distance entre l’écran et les yeux. La sensation est très naturelle, le champ de vision est large et ma vision est restée nette et confortable pendant toute la sortie. Avec ce type de grand mono-écran, on profite aussi d’une vision périphérique très dégagée. Sur un vélo, lorsqu’on relève simplement les yeux sans modifier complètement la position de la tête, ne pas tomber immédiatement sur le haut de la monture devient vite appréciable.
Reste le fameux système 3FIT, l’une des particularités les plus intéressantes de cette B-SUIT. Demetz permet de modifier l’inclinaison de la monture selon trois positions : RISE à +8°, RUSH en position neutre à 0° et RACE à -8°. Entre les deux positions extrêmes, on dispose donc de 16 degrés d’amplitude. Ce n’est pas un simple réglage millimétrique impossible à distinguer autrement qu’avec une loupe. L’écran change réellement de position par rapport au visage. L’idée consiste à pouvoir adapter la lunette à sa morphologie, mais également à la position dans laquelle on pratique son activité. Sur un vélo, notamment, le placement de la tête et du regard n’est évidemment pas le même que lorsque l’on marche.



La première rencontre avec le mécanisme mérite quand même une petite précision. Pour changer de position, il faut d’abord déverrouiller le système en pressant l’arrière du bouton, puis modifier l’inclinaison. Ce n’est pas immédiatement intuitif. On appuie, on cherche un peu, on regarde la notice et, pendant quelques secondes, on se demande si Demetz n’aurait pas discrètement ajouté un test de QI dans la boîte. Une fois le principe compris, tout devient beaucoup plus simple. Et surtout, le réglage se ressent réellement. Je resterais en revanche prudent sur ses bénéfices précis en matière de ventilation ou d’aérodynamisme. Notre test permet de confirmer que les trois positions existent, qu’elles modifient clairement le placement de l’écran et que le système fonctionne. Il faudrait davantage de kilomètres dans chaque configuration pour aller beaucoup plus loin. Gagner le Tour grâce à huit degrés d’inclinaison attendra encore un peu.
Après plusieurs heures d’utilisation, un autre constat s’impose : on finit réellement par oublier la B-SUIT. Et c’est probablement l’un des meilleurs compliments que l’on puisse faire à une paire de lunettes de sport. Lorsqu’on descend sur un terrain technique, on a déjà suffisamment de choses auxquelles penser sans ajouter « remettre mes lunettes sur mon nez » toutes les quatre minutes. Le grand écran protège largement sans devenir envahissant et la légèreté de l’ensemble évite cette envie de retirer les lunettes après une heure d’effort. La B-SUIT reste simplement là où elle doit être et laisse le sportif s’occuper du reste.
Il y a enfin le sujet parfaitement superficiel qui ne l’est finalement plus vraiment : le look. Le grand écran miroir et la monture crème de notre modèle collent parfaitement aux codes actuels du vélo, du trail et de l’outdoor. On peut évidemment soutenir que cela n’ajoute aucun watt sur un vélo et n’améliore pas l’adhérence dans une descente boueuse. C’est exact. Mais prétendre que l’apparence ne compte plus dans le choix d’une lunette sportive serait assez hypocrite. À Chamonix en août, la lunette XXL fait désormais partie du paysage. Elle se porte sur les yeux pendant l’effort, puis sur la casquette ou directement sur la tête lorsqu’on s’arrête. Et là encore, détail tout bête mais appréciable, la B-SUIT tient. Posée sur ma casquette ou sur ma tête, elle n’a jamais eu tendance à glisser ou à partir vivre sa propre aventure quelques centaines de mètres plus bas dans la vallée.
Ce point esthétique est d’autant plus intéressant qu’il raconte quelque chose de l’évolution de Demetz. Lorsqu’on regarde la B-SUIT, rien ne donne l’impression d’une lunette d’opticien que l’on aurait tenté de transformer en équipement sportif. C’est une vraie lunette de sport contemporaine, avec les codes esthétiques que l’on retrouve aujourd’hui dans le vélo et l’outdoor. Derrière elle se trouve pourtant toujours cette culture de l’optique sportive née en 1950 et cette capacité historique à travailler la correction visuelle. Demetz semble avoir compris une chose assez simple : son expertise doit rester une raison de choisir ses lunettes, pas une contrainte qui dicte leur apparence.
Tout n’est évidemment pas parfait. Le 3FIT pourrait être plus intuitif lors de la première manipulation. Notre essai ne permet pas non plus de juger le comportement de la B-SUIT dans toutes les conditions lumineuses possibles ni sa résistance après plusieurs mois d’utilisation intensive. Et à 129,90 euros, même si son positionnement reste intéressant face à une partie du marché technique, Demetz ne peut pas simplement poser son histoire sur la table et attendre que le client sorte sa carte bancaire. Julbo, Bollé, Oakley et quelques autres disposent d’une image extrêmement forte. La B-SUIT doit donc convaincre une fois sur le nez.
Et c’est précisément là qu’elle m’a bluffé. Pas parce qu’elle révolutionne la lunette sportive ou parce que Demetz aurait trouvé une technologie inconnue du reste de l’industrie. Plus simplement parce que j’attendais un bon produit d’une marque dont je connaissais moins l’univers que celui de certains de ses concurrents, et que j’ai découvert une paire que j’ai réellement envie de continuer à porter. Elle est légère, confortable, la vision m’a paru nette et agréable, elle n’a pas bougé dans une descente franchement compliquée, elle s’est montrée tout aussi convaincante sur le vélo et son look fonctionne suffisamment bien pour qu’on la garde volontiers sur la tête une fois l’effort terminé. Ce n’est pas spectaculaire sur une fiche technique. Sur le terrain, l’addition de tous ces petits détails fait une grosse différence.
Ce qui nous ramène finalement à Roger Demetz et à ce masque de plongée imaginé en 1950. Les pratiques ont changé, les matériaux ont changé, les écrans sont devenus gigantesques et il faut désormais accessoiriser correctement sa casquette pour espérer survivre socialement à Chamonix au mois d’août. Mais la question de départ reste étonnamment proche : comment concevoir un équipement qui permette au sportif de bien voir sans jamais venir perturber sa pratique ?
Avec la B-SUIT, Demetz apporte une réponse particulièrement convaincante.
Et accessoirement, 75 ans plus tard, on peut la poser sur sa casquette sans risquer de perdre son permis de Savoyard d’adoption.
Les temps changent.






































