Arena: des bassins olympiques aux berges de la Dordogne

À quelques kilomètres de Saint-Émilion, les sacs-poubelles ont remplacé les chronomètres.

Sur les berges de la Dordogne, une dizaine de salariés d’Arena avancent lentement dans les herbes hautes. À leurs côtés, quelques bénévoles, des représentants de Healthy Seas et Alex Portal, l’un des visages les plus connus du parasport français. L’objectif du jour est simple : ramasser les déchets accumulés le long du fleuve à l’occasion de la Journée mondiale des océans.

À première vue, l’exercice pourrait ressembler à l’une de ces opérations de responsabilité sociale et environnementale dont les entreprises sont désormais coutumières. Quelques photos, quelques publications sur les réseaux sociaux, un communiqué de presse et chacun repart avec le sentiment d’avoir fait sa part.

Pourtant, au fil de la journée, une autre histoire apparaît.

Une histoire qui parle autant de natation que d’industrie. Autant de mémoire ouvrière que de performance sportive. Une histoire faite de paradoxes, de transformations et de questions auxquelles personne n’a encore trouvé de réponse totalement satisfaisante.

Car derrière les déchets ramassés sur les berges de la Dordogne se cachent en réalité cinquante ans d’histoire du sport mondial.

Pour comprendre pourquoi Arena se retrouve aujourd’hui à organiser ce type d’événement, il faut remonter au début des années 1970.

En 1972, lors des Jeux olympiques de Munich, un nageur américain moustachu nommé Mark Spitz remporte sept médailles d’or. L’exploit est immense. Mais parmi les spectateurs attentifs de cette révolution sportive figure un homme qui voit plus loin que les résultats affichés sur le tableau des médailles.

Cet homme s’appelle Horst Dassler.

Fils d’Adolf Dassler, fondateur d’Adidas, il comprend immédiatement que la natation est en train de changer de dimension. Quelques mois plus tard, en 1973, il crée Arena. À l’époque, l’idée est presque révolutionnaire : bâtir une marque entièrement consacrée aux sports aquatiques.

Avec le recul, le pari paraît évident. À l’époque, il ne l’était absolument pas.

Pendant les décennies qui suivent, Arena va progressivement s’imposer comme l’un des acteurs majeurs de la natation mondiale. Ses maillots, ses lunettes et surtout ses combinaisons de compétition accompagnent certains des plus grands nageurs de la planète. Une rivalité durable s’installe avec Speedo. Dans les bassins du monde entier, les deux marques se disputent les records, les podiums et les contrats avec les meilleurs athlètes.

Mais l’histoire d’Arena ne s’écrit pas uniquement entre les piscines olympiques, l’Italie et les grands événements internationaux.

Elle passe aussi par Libourne.

C’est probablement l’aspect le moins connu de la marque.

Pendant plusieurs décennies, la ville girondine a occupé une place centrale dans l’organisation du groupe. Bien avant que les chaînes logistiques mondiales ne deviennent la norme, Arena produisait une partie de ses équipements à Libourne. Des équipes y travaillaient, des savoir-faire industriels s’y développaient et la marque entretenait un ancrage territorial fort.

Puis la mondialisation est arrivée.

Comme la quasi-totalité de l’industrie textile et sportive européenne, Arena a progressivement réorganisé sa production. Les logiques de coûts, de compétitivité internationale et d’optimisation industrielle ont redessiné la carte du secteur. En 2007, l’usine de Libourne ferme ses portes. Près de 170 emplois disparaissent.

L’histoire aurait pu s’arrêter là.

Pourtant, ce qui frappe lors de cette journée, c’est justement ce qui a survécu à cette transformation.

Les salariés présents ne sont plus des centaines. Ils sont une petite dizaine ce matin-là. Mais beaucoup affichent une ancienneté impressionnante. Ils ont connu plusieurs propriétaires, plusieurs stratégies, plusieurs restructurations et plusieurs cycles de développement. Ils ont vu partir une partie de l’activité industrielle. Ils ont vu évoluer la marque. Pourtant, ils continuent à parler d’Arena avec un attachement qui dépasse largement la simple relation salariale.

Dans une époque où les carrières ressemblent parfois à un marché des transferts permanent, cette fidélité raconte quelque chose d’intéressant. Elle dit beaucoup de la culture d’entreprise. Elle dit aussi quelque chose de la place particulière qu’occupe encore Libourne dans l’histoire d’Arena.

Au fond, cette mémoire industrielle constitue peut-être l’un des fils conducteurs de cette journée.

L’autre s’appelle Healthy Seas.

Depuis plusieurs années, Arena travaille avec cette organisation internationale spécialisée dans la récupération des déchets marins. Son action la plus connue concerne les “filets fantômes”, ces filets de pêche abandonnés qui continuent parfois à piéger poissons, tortues et mammifères marins pendant des années après avoir été perdus ou rejetés.

Une fois récupérés, ces déchets sont recyclés et transformés en nouvelles matières premières textiles, notamment via le nylon régénéré ECONYL. Certaines gammes de produits Arena utilisent aujourd’hui ces matériaux recyclés, notamment la combinaison Powerskin ST Next, présentée comme la première combinaison de compétition homologuée intégrant une proportion importante de matériaux recyclés.

Sur le papier, l’histoire est séduisante.

Des déchets retirés des océans qui retrouvent une seconde vie dans des équipements destinés à évoluer dans l’eau.

Mais c’est précisément ici que le sujet devient intéressant.

Parce qu’il soulève une question que beaucoup de marques préfèrent contourner.

Comment parler de responsabilité environnementale lorsqu’une partie importante de la production mondiale d’équipements sportifs est réalisée à plusieurs milliers de kilomètres des marchés de consommation ?

La question vaut pour Arena.

Elle vaut également pour Nike, Adidas, Puma, Under Armour, Speedo, Hoka ou quasiment tous les acteurs majeurs du secteur.

Recycler des filets de pêche est utile.

Réduire les emballages plastiques est utile.

Ramasser des déchets sur les berges d’une rivière est utile.

Mais ces actions ne représentent qu’une partie de l’équation.

L’autre partie se trouve dans les porte-conteneurs qui traversent les océans, dans les matières synthétiques issues de la pétrochimie, dans les chaînes logistiques mondiales et dans les arbitrages économiques qui ont progressivement éloigné la production des lieux de consommation.

Le paradoxe est fascinant.

Arena recycle aujourd’hui des filets de pêche abandonnés dans les océans alors qu’une partie de son histoire industrielle s’est construite dans une usine française fermée au nom de la compétitivité mondiale.

Cette contradiction existe.

La nier serait absurde.

Mais faut-il pour autant y voir une hypocrisie ?

La réponse est probablement plus complexe.

Car cette contradiction ne concerne pas seulement les marques.

Elle concerne également les consommateurs.

Nous voulons davantage de durabilité, davantage de responsabilité environnementale et davantage de production locale. Mais nous restons également sensibles au prix des produits que nous achetons. Les marques évoluent dans cet équilibre parfois impossible entre attentes sociétales, réalités industrielles et contraintes économiques.

Curieusement, Alex Portal apporte probablement la réponse la plus honnête de toute la journée.

Né avec un albinisme oculaire qui entraîne une déficience visuelle sévère, le nageur français est devenu en quelques années l’une des grandes figures du parasport international. Triple médaillé aux Jeux paralympiques de Paris 2024, champion du monde et désormais visage incontournable de la natation handisport française, il est aussi l’un des athlètes Arena les plus visibles aujourd’hui.

Lorsque je lui demande si le fait de passer une grande partie de sa vie dans l’eau influence sa vision de l’environnement, sa réponse est immédiate.

Oui.

Mais quelques secondes plus tard, il ajoute quelque chose que peu d’ambassadeurs de marque diraient spontanément :

« Je fais de la natation. C’est un sport qui est méga polluant malgré tout. »

La phrase surprend parce qu’elle est honnête.

Alex Portal ne cherche jamais à contourner les contradictions. Il rappelle que les piscines consomment de l’eau, de l’énergie et des ressources. Il évoque les initiatives mises en place dans son centre d’entraînement de Saint-Denis, où la récupération de chaleur issue de serveurs informatiques permet notamment de contribuer au chauffage des bassins. Il explique aussi que le sport de haut niveau implique parfois des déplacements internationaux qui nécessitent de prendre l’avion.

« Quand c’est en France, on essaie de prendre le train ou le minibus. Mais pour certaines compétitions internationales, on n’a pas vraiment le choix. »

Là encore, pas de posture.

Simplement le constat d’une réalité.

Cette lucidité se retrouve tout au long de l’entretien.

Lorsqu’il évoque ses habitudes personnelles, il explique essayer de consommer davantage de produits français, de faire attention à l’origine de certains aliments et de limiter ce qui peut l’être. Mais il refuse également l’idée selon laquelle il existerait une solution parfaite.

« Un vaut mieux que zéro », résume-t-il.

Cette phrase revient plusieurs fois dans notre conversation.

Et plus j’y réfléchis, plus elle me semble être la meilleure synthèse de cette journée.

Parce qu’elle s’applique aussi bien à l’environnement qu’au sport de haut niveau.

Elle s’applique aussi à Arena.

Elle s’applique même à l’histoire industrielle de Libourne.

Faire quelque chose reste préférable à ne rien faire.

Même lorsque ce quelque chose paraît modeste au regard de l’ampleur du problème.

Pourtant, le moment le plus intéressant de notre échange n’arrive pas lorsque nous parlons d’environnement.

Il arrive lorsque nous parlons de Paris 2024.

Comme beaucoup de journalistes, je lui demande ce qui a changé depuis les Jeux. Il évoque évidemment les opportunités nouvelles, les partenaires, la visibilité médiatique. Puis la conversation bascule vers un sujet beaucoup plus rarement abordé.

L’après.

« On s’était préparés pour les Jeux. Peut-être un peu moins pour l’après-Jeux. »

En quelques mots, Alex Portal résume une réalité que connaissent de nombreux champions. Pendant des années, toute l’énergie est concentrée vers un objectif unique. Puis l’événement passe. Les médailles arrivent. Les interviews s’enchaînent. Les sollicitations explosent.

Et ensuite ?

Il faut retrouver le plaisir.

Retrouver la motivation.

Retrouver une raison de replonger dans le bassin tous les matins.

« Il faut se trouver de nouveaux objectifs », explique-t-il.

Aujourd’hui, ces objectifs s’appellent Los Angeles 2028. Le nageur a changé de structure d’entraînement après Paris, quitté un environnement qu’il connaissait depuis quinze ans et entrepris un nouveau cycle. Avec l’expérience acquise à Tokyo puis à Paris, il avance désormais vers ce qui reste son grand rêve : une médaille d’or paralympique.

En quittant les berges de la Dordogne, cette phrase continue de résonner.

« On s’était préparés pour les Jeux. Peut-être un peu moins pour l’après-Jeux. »

Au fond, elle pourrait presque résumer l’ensemble de cette journée.

Elle parle d’Alex Portal après Paris.

Elle parle d’Arena après son passé industriel.

Elle parle de Libourne après la fermeture de son usine.

Elle parle aussi d’une industrie du sport qui cherche encore comment concilier performance, compétitivité et responsabilité environnementale.

Personne n’a trouvé la formule parfaite.

Personne n’a totalement résolu les contradictions.

Mais tous continuent d’avancer.

Pas après pas.

Comme un nageur qui prépare déjà les Jeux suivants.

Comme une marque de plus de cinquante ans qui tente de réinventer sa place dans un monde qui change.

Comme une poignée de salariés qui continuent, envers et contre tout, à faire vivre une partie de l’histoire d’Arena sur les bords de la Dordogne.